L'Odyssée
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 Le lendemain matin, le roi Alcinoos ordonna à cinquante-deux marins choisis avec le plus grand soin de former l'équipage d'un magnifique vaisseau tout neuf et de le préparer à une longue traversée. 
Pendant ce temps, le palais royal était fort animé : le roi avait invité un grand nombre de nobles Phéaciens à participer à une grande fête en l'honneur de l'étranger, et toutes les salles étaient pleines de monde. 
Le merveilleux aède Démodoque était venu, lui aussi.  Il était aveugle mais chantait les actions héroïques et les batailles avec tant de chaleur que l'on pouvait croire en l'entendant qu'il les avait toutes vécues. Après le repas, le roi invita le poète à chanter.  L'aveugle Démodoque pinça les cordes de son luth et transporta l'assistance devant les murailles de Troie.  Sa chanson racontait la querelle entre les deux fameux héros, Achille et Ulysse. Ulysse fut profondément ému par le chant de Démodoque.  Il fondit en larmes lorsque le chanteur prononça son nom.  Le roi remarqua l'émotion de son invité et fit cesser le chant. Il voulut chasser le chagrin de son invité, aussi convia-t-il les jeunes Phéaciens à se mesurer au cours de jeux athlétiques. 
Le stade fut vite rempli de jeunes Phéaciens, avides de montrer à Ulysse ce qu'ils étaient capables de faire.  Il y eut des compétitions de course, de saut et de lancement du disque. Ulysse se contentait de regarder.  Les Phéaciens auraient bien voulu se rendre compte de sa force et de son adresse, mais lui pensait déjà qu'il naviguait de nouveau vers sa patrie bien-aimée.  
«Notre invité n'est peut-être qu'un de ces marchands qui parcourent les mers,» murmuraient les jeunes Phéaciens, «les marchands ne connaissent rien au sport et ne se préoccupent que de bénéfices ... » et ils commencèrent à se moquer de lui. 
Le fils d'Alcinoos, influencé par les paroles de ses camarades, invita Ulysse à montrer de quoi il était capable.  Ulysse se montrait réticent, ce qui eut pour effet d'exciter les moqueurs encore davantage. 
A la fin, Ulysse se mit en colère et alla choisir le plus grand des disques qui était sur le stade.  Il s'en saisit, et le projeta dans les airs avec une force telle que le sifflement du disque fut perçu par tous.  Il passa au-dessus des têtes des assistants et alla tomber au loin, là où aucun des jeunes Phéaciens ne serait parvenu à l'envoyer.  Stupéfaits, ceux-ci se turent, et plus personne n'osa se moquer à nouveau d'Ulysse.
Démodocos chantant devant
 Ulysse et Alcinoos
Illustration de John Flaxman (1810)