L'Odyssée
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Aussi le lendemain, dès que la nuit eut disparu sous les doigts de rose de l'étoile du matin, Ulysse entreprit avec un seul équipage la traversée qui le tentait. Les autres bateaux restèrent cachés dans une crique à l'abri des regards. Plus son navire se rapprochait du sol inconnu, plus grande était sa stupéfaction. Bien que la terre ne soit pas cultivée, d'énormes épis de blé mûrissaient dans les plaines et de lourdes grappes juteuses ornaient la vigne sauvage qui serpentait sur les coteaux. 
Ulysse ordonna à ses marins de jeter l'ancre dans une baie tranquille et lui-même, accompagné de douze braves, partit à la découverte de la nouvelle contrée. 
Cherchant avec obstination des traces de vie humaine, ils se frayèrent un chemin parmi les ronces et les branches des arbres qui ployaient sous le poids des fruits. Ils s'arrêtèrent enfin au pied d'une montagne rocheuse, devant l'entrée obscure et béante d'une grotte à moitié envahie par les lauriers.  Un mur de gigantesques pierres était sommairement érigé autour de la caverne, il aurait fallu la force d'un géant pour soulever l'une d'elles. Derrière cet enclos bêlaient d'innombrables chèvres, moutons et agneaux. 
Les Grecs franchirent l'enceinte et entrèrent dans la grotte. Ils virent alors des fromages entiers exposés sur des feuilles et des récipients prêts pour la prochaine traite. Les fromages et les pots étaient d'une taille si prodigieuse que les héros essayèrent de persuader Ulysse de regagner le bateau. Mais celui-ci leur recommanda d'attendre au moins le retour du géant. Il était curieux d'éprouver son hospitalité et il retint ses compagnons dans la caverne jusqu'au soir.
Au crépuscule, des pas pesants se firent entendre. Ils étaient tellement lourds et sonores que du sable tomba du plafond de la grotte. Le géant Polyphème apparut, porteur d'un énorme tronc d'arbre. Il le laissa tomber sur le sol, poussa un énorme rocher pour fermer l'entrée de la caverne et fit un feu. Les flammes s'élevèrent bientôt, éclairant le visage du géant. C'est alors que les Grecs remarquèrent qu'il n'avait qu'un seul oeil au milieu du front, et cet oeil unique les examinait attentivement.
«Qui êtes-vous, étrangers?» demanda-t-il d'une voix rude, «et que cherchez vous ici?» 
Polyphème et Ulysse
 Jacob Jordaens
Musée Pouchkine, Moscou